L’Italie dans une Union très imparfaite

L’Italie dans une Union très imparfaite

Revue P&P – L’Italie a été longtemps connue comme un pays en pointe dans la construction européenne. Cette image correspond-t-elle encore et pleinement à la réalité ?

Il est indéniable que l’Italie, qui a été – durablement, et sans hésitations – la plus pro-européenne parmi les Nations du Vieux Continent, traverse aujourd’hui, à l’égard de l’UE, une phase de déception.

Et il serait facile d’en expliquer la cause en faisant référence au fait qu’auparavant l’attitude pro-européenne de l’opinion publique italienne a toujours été la plus sincère et enthousiaste, au point qu’elle avait fini par être acritique, et presque sans discernement. Ce qui a entrainé, lorsqu’elle a eu raison de douter de la sincérité des partenaires de l’Italie, une déception beaucoup plus amère que celle des allemands et des français, qu’à l’égard de ce grand projet avaient toujours été beaucoup plus prudents.

Revue P&P – Quelles sont, selon vous, les raisons de cet engagement européen traditionnel de l’Italie ?

L’engagement pro-européen de l’Italie a toujours visé des objectifs très politiques, beaucoup plus politiques qu’économiques. En cela elle diffère de ses partenaires, pour lesquels la construction européenne s’est toujours associé surtout à l’intégration économique et au marché unique, dont ils ont beaucoup plus profité, notamment ceux de la dernière heure, arrivés avec les élargissements successifs.

Dans la Péninsule – au point de vue économique et social – les transformations de l’après-guerre avaient, au contraire, été plus précoces et surtout plus profondes qu’en Allemagne ou en France. La façon tragique dans laquelle s’était achevé le Fascisme et la guerre civile qui avait eu lieu au cours des mêmes années pendant lesquelles les Anglo-Américains et les Allemands s’étaient disputé le territoire de la Péninsule, avaient eu comme résultat de faire de l’après-guerre quelque chose de plus qu’un simple « retour à la normale », car il a coïncidé avec l’arrivée au pouvoir d’une classe dirigeante largement différente de celle d’avant la guerre et même d’avant le fascisme.

En 1945-63, en moins de vingt ans, l’Italie a changé de fond en comble, au point de vue social encore plus qu’économique. Une réforme agraire révolutionnaire, avec la redistribution des grandes propriétés du Midi continental, ayant été faite entre février 1948 et 1950, et la reconstruction étant achevée vers 1950, le commence extérieur est libéralisé déjà en 1953, quatre ou cinq ans avant les Traité de Rome de 1957. Et les institutions qui seront les grands acteurs de la politique industrielle de l’après-guerre, l’IRI (Institut pour la reconstruction industrielle) et AGIP (puis devenu ENI) avaient quant à eux, déjà été mis en place pendant le Fascisme. Le « boom » lié à l’augmentation de la productivité, et puis le « miracle économique », qui en a distribué les bénéfices, auront donc lieu entre 1950 et 1963.

Revue P&P – Vous voulez dire que l’Italie n’a pas eu besoin d’attendre l’intégration européenne pour faire ses « trente glorieuses » ?

Ce n’est pas que l’Italie n’ait pas profité de sa participation à la CEE et puis à l’UE, au moins jusqu’à la création de l’Euro. C’est n’est pas que le grand bond en avant qu’elle a fait après la deuxième guerre mondiale n’y soit pas lié, mais les dates essentielles de cette transformation économique et surtout sociales n’ont pas suffisamment coïncidé avec les années de la construction européenne pour que les Italiens y voient en rapport de cause à effet.

A partir de 1963, l’Italie est déjà le pays qu’on connaitra dans la dernière partie du siècle. Cette année-là est en effet celle où le climat d’optimisme et de confiance dans l’avenir qui avait marqué l’après-guerre se refroidit, suite à l’assassinat d’Enrico Mattei (aussi bien qu’à celui de Kennedy), et à une offensive réactionnaire montée par la droite économique. C’est non seulement la fin du « miracle économique » proprement dit, la fin de la croissance à des taux comparable à ceux de la Chine d’aujourd’hui, mais c’est surtout celle où la natalité s’écroule, pour ne plus arrêter de baisser depuis. Au point qu’à peine huit ans plus tard l’Italie, depuis un siècle pays d’émigration, devient – à partir de 1971 – pays d’immigration.

L’opinion publique de la Péninsule, et encore plus les leaders politiques de l’après-guerre n’associent donc pas la construction européenne avec la transformation économique et sociale de la Nation, mais à un grand projet politique supranational, auquel la participation de l’Italie était rendue possible par cette transformation. Et la désillusion des dernières années s’explique par le fait que c’est justement comme projet politique que l’Europe a fait le plus dramatiquement faillite. Une faillite historique qui peut ne pas gêner les partenaires de la deuxième heure (tels l’Angleterre & Co), de la troisième (tels l’Espagne) et de la dernière heure (l’Europe de l’Est), arrivés avec les élargissements successifs, mais évidemment pas l’Italie.

 

Le vulgaire slogan américain “It’s the economy, stupid” ne s’applique donc pas à l’enthousiasme originaire de l’Italie pour la construction européenne. Dans cet enthousiasme il y avait plus et de plus noble que ça. Pour comprendre la popularité dans la Péninsule de l’idée d’une réconciliation entre les anciens ennemis – une popularité plus forte et plus fortement enracinée que dans n’importe quelle autre nation du continent –, il faut se souvenir que déjà pendant la Risorgimento, c’est-à-dire pendant la révolution nationale italienne de 1797-1860, cet ambitieux projet avait trouvé forme concrète lors la création par Giuseppe Mazzini, en 1834, à côté de la “Giovine Italia” du Mouvement pour la “ Giovine Europa”.

Revue P&P – Quel a été le rôle particulier d’Alcide de Gasperi ? Était-il d’abord un européen ou d’abord un patriote italien ?

Giuseppe Sacco – Les deux choses n’étaient pas contradictoires, surtout aux yeux d’un catholique comme De Gasperi, qui voyait dans la création européenne un progrès politique majeur au niveau international, mais aussi un moyen pour rendre plus solide l’unité nationale de l’Italie, en rendent plus équilibré et total le consensus national.

Dans le choix pro-européen de De Gasperi, ainsi que des autres deux “pères” de l’Europe, Adenauer et Schuman, qui – il vaut la peine de le souligner – étaient tous les trois des catholiques, il y avait un but politique qui était commun et européen, mais qui était en même temps un but très national. Chacun d’entre eux représentait, en effet, dans son pays respectif, une force politique historiquement marginale. Mais, à l’échelle du « petit cap d’Asie », à l’échelle de la partie occidentale et méridionale de l’Europe continentale, les Catholiques pouvaient être une force très considérable, idéologiquement homogène, et même organisée.

Ils avaient donc un intérêt très concret au projet européen, vu comme un instrument pour l’endiguement et le contrôle des forces hégémoniques et parfois oppressives qui prévalaient dans chacun des trois pays : la tendance libéral-maçonnique en Italie, la tendance radicale et jacobine en France, la tendance militariste et impérialiste en Allemagne.

A leurs yeux, la supranationalité des structures européennes et le transfert à celles-ci d’un certain nombre de pouvoirs de direction, de contrôle et de garantie constituaient donc en même temps un facteur de de réconciliation et de paix, ainsi qu’une sorte de contre-assurance pour les Catholiques de tous les pays participants contre la réémergence de chacune de ces forces « national-extrémistes » par tendance naturelle, et qui, par deux fois en un demi-siècle, avaient amené l’Europe à la catastrophe.

Revue P&P – D’autres grande figures politiques italiennes vous paraissent-elles avoir   joué un rôle important dans l’engagement de l’Italie   ou dans la construction européenne elle-même ?

 Giuseppe Sacco – L’autre grand Italien qui encore plus que De Gasperi a droit à siéger dans le Panthéon des « pères de l’Europe » est évidemment Altiero Spinelli. Mais il était de tout autre bord et de tout autre nature. Non seulement il n’était pas catholique, mais il n’était même pas baptisé, et il en allait très fier. Dans la première phase de sa vie, il avait été communiste, ce qui lui avait valu d’être emprisonné par les Fascistes, mais ne lui avait pas empêché de refuser – du fond de sa cellule – Staline et les stalinistes, au non-négligeable prix de l’inimitié des autres prisonnier politiques.

Comme personnalité il était donc très différent de De Gasperi, même tout l’envers. Il appartenait encore largement à la culture du romantisme, comme Mazzini et Garibaldi. Dans son européisme, qui est en réalité un appel pacifiste à dépasser les égoïsmes nationaux pour adopter une conception globale, on pourrait probablement voir la preuve du fait que le romantisme politique n’aurait encore aujourd’hui rien perdu de sa force polémique, comme on peut le voir dans le succès de l’appel écologique, et dans ce que l’Economist à récemment appelé « le socialisme des millennials ».

Toujours insatisfait des institutions de Bruxelles, Spinelli se montra cependant très concret et pragmatique, en acceptant d’être nommé Commissaire européen de 1970 à 1976, afin de « travailler pour l’Europe de l’intérieur plutôt que la critiquer de l’extérieur ». Et ce ne fut pas dû à un hasard si ensuite, à partir de 1979, son attitude critique devenant plus forte et plus ouverte, il se fit élire pendant dix ans au Parlement de Strasbourg, dans l’espoir de contrer la tendance vers une bureaucratisation croissante.

Revue P&P La venue au pouvoir d’une majorité euro-critique, avec le gouvernement Conte, le 1er juin 2018, constitue-elle un tournant capital de la position italienne, ou pas autant qu’on le dit ? 

Je doute que la date du 1er juin 2018 puisse être considéré un tournant, car le gouvernement qu’a prêté serment ce jour-là est le fruit d’un compromis rendu nécessaire par le résultat des élections du 4 Mars, qui ne permettaient pas d’identifier ni un vrai gagnant, ni non plus une nette majorité de coalition ; un compromis assez audacieux, entre deux forces qui n’avaient pas signé un programme commun, mais un simple « contrat » pour travailler ensemble à la recherche de solutions pragmatiques à toute une série de question spécifiquement indiquées.

 

Mais au contraire, la date des élections, le 4 Mars peut, elle oui, être considéré comme une date importante, car les résultats du vote ont effectivement donné la preuve que les Italiens n’étaient plus disposés à accepter l’ancien establishment, et notamment la vielle classe politique. Et dans la mesure où celle-ci avait toujours montré le servilisme plus imbécile et le plus corrompu envers Bruxelles et envers les choix économiques et politiques imposés par l’Allemagne, le choix des Italiens est aussi une défaite de tous ceux qui au cours des années ont profité de l’absence, dans la Péninsule, des conditions minimes requises pour l’existence d’un Etat fonctionnant.

Revue P&P – Est-elle la suite d’une évolution antérieure ou une rupture ? Et quelles vous paraissent être les causes décisives de ce tournant ?

La cause occasionnelle du retournement de l’opinion publique contre l’UE a été le choix de l’ex premier Romano Prodi de forcer l’entrée de Rome dans l’Euro lorsque les conditions économiques n’existaient pas, en maquillant de façon abusive les comptes de l’Etat.

Personne à Rome ne peut oublier le jour où Prodi, parti pour Madrid expliquer à Aznar pourquoi l’Italie n’aurait pas participé, et suggérer que l’Espagne fasse de même, revint quelques heures plus tard s’étant laissé convaincre par son interlocuteur, et ayant changé d’avis sur ce qui était les intérêts de l’Italie. La décision d’entrer dans l’Euro fut donc prise en se cachant derrière la thèse selon laquelle un vincolo esterno – une contrainte internationale – aurait obligé la classe politique italienne à mieux respecter l’intérêt collectif de la Nation. Tâche à la hauteur de laquelle, évidemment, cette classe politique se considérait elle-même incapable d’être, si non sous le contrôle « maternel » de Mme Merkel et de la bureaucratie de Bruxelles.

 

La théorie du « vincolo esterno », fut donc vendue en quantité massive par les média de l’establishment, justifiant chaque bêtise et chaque gaspillage – ainsi que chaque sacrifice imposé à la partie la plus laborieuse et la plus pauvre de la population –  avec le slogan « é l’Europa che ce lo chiede ! » (C’est l’Europe qui nous le demande). D’abord gagnante dans une opinion publique favorable sans discuter au projet européen, cette tactique a montré sa faillite totale avec le gouvernement présidé par Mario Monti, qui devint rapidement aux yeux des Italiens (et de beaucoup d’observateurs étrangers) « l’homme de l’Allemagne » arrivé au pouvoir à Rome à la suite – comme l’a écrit ouvertement Tim Geithner, ex Ministre américain du Trésor dans son livre Stress test – d’un complot international ; duquel Obama avait, par ailleurs, refusé d’être partie, « pour ne pas avoir le sang de Berlusconi sur ses mains ».

Ainsi, à partir de 2011, le projet politique de l’Europe perd donc beaucoup de la popularité dont il jouissait dans la Péninsule, ce qui a créé la situation contradictoire d’aujourd’hui. Contradictoire car, si les pays partenaires y sont désormais vus comme des ennemis, et sont accusés de profiter du mal fonctionnement évident des institutions européennes pour saccager et appauvrir la Péninsule, deux tiers des Italiens continuent encore aujourd’hui de se déclarer favorables à l’Euro, dont ils apprécient les faits d’être une devise forte et de garantir des taux d’intérêt relativement modérés. De même, s’ils ne doutent pas du fait que l’Italie a payé un prix très élevé pour les politiques des certains partenaires, ils sont encore plus fortement convaincus que leurs propres gouvernements du dernier quart de siècle ont fait très peu pour protéger les intérêts italiens dans le contexte européen.

Revue P&P – Le changement de 2018 a-t-il entrainé d’autres volutions ? Par exemple vis-à-vis de l’OTAN ?

Giuseppe Sacco – Il est encore trop tôt pour répondre à cette question, car les membres les plus importants de l’OTAN, les USA et le Royaume Uni, traversent chacun une crise profonde. Avec l’élection de Trump ainsi qu’avec le Brexit, un gouffre s’est ouvert au centre du système occidental, dont l’OTAN est censée être le bras armé. Personne ne sait ce qu’il en sortira, même si les signaux sont plutôt encourageants.

Ce qui est certain, c’est qu’après la dissolution du pacte de Varsovie et de l’Union soviétique elle-même, l’Italie est un peu plus proche des États-Unis, et un peu moins proche des partenaires européens de l’alliance que par le passé. Ou mieux : même si elle est un des rares membre européens qui dédient au budget militaire un pourcentage du PIB plus ou moins proche du 2 % requis, Rome est paradoxalement plus proche de Washington que de l’OTAN, qui est devenue quelque chose de très différent de ce qu’elle était pendant la guerre froide.

Pour mieux comprendre comment cette question est perçue depuis l’Italie, il convient de reprendre, en la forçant un peu, l’ancienne distinction du Général de Gaulle entre l’alliance militaire et l’organisation de l’alliance. Il ne fait aucun doute que les Italiens restent et veulent rester fidèles à l’alliance militaire avec les États-Unis et leurs partenaires européens. Mais ils sont plutôt sceptiques quant au rôle joué aujourd’hui par “l’organisation de l’alliance”, car elle semble être devenue une sorte de parti politique transnational qui, à l’intérieur et à l’extérieur des États-Unis, promeut la théorie selon laquelle la Russie est aujourd’hui la principale menace qui pèse sur l’ordre mondial.

 

Or, il est facile de s’apercevoir qu’il existe, à l’Ouest, notamment aux États-Unis, d’autres lectures de la réalité internationale ; autres que celle poussée par l’OTAN, qui n’a jamais dépassé le syndrome du fameux risque d’aller « out of business ». Il y a notamment la lecture qui avait inspiré la politique étrangère de l’ancien président Obama, et qui est en partie poursuivie – à sa manière, bien sûr – également par l’actuel président Trump.

Selon cette lecture de l’état du monde, la principale puissance révisionniste de l’ordre mondial dominé par l’Occident est aujourd’hui la Chine. C‘est donc avec Pékin qu’il faudra, dans un très proche avenir, se confronter, négocier ou se battre. Cette lecture des menaces potentielles est par ailleurs rendue plus crédible par le fait que le facteur temps joue en faveur de l’Occident contre Moscou, capitale d’une puissance en déclin au point de vue économique, démographique et technologique, et donc inévitablement également au point de vue militaire. Or, le même facteur temps joue contre les États-Unis et en faveur de la Chine, qui croît rapidement du point de vue économique, technologique et militaire.

Revue P&P – Et en matière de politique étrangère en général ?

Giuseppe Sacco – Vues de l’Italie – à cause, bien sûr, de sa position géographique – les menaces apparaissent très différentes. Notamment, Rome continue de partager la vision d’Obama sur la faiblesse de la Russie, et n’impose qu’à contrecœur les sanctions voulues par ses alliés, qui – surtout à cause des contre-sanctions imposées par la Russie – lui coutent plus qu’à tout autre pays participant à l’embargo. D’autant plus que, ayant réussi du temps de l’Urss, lorsqu’au Kremlin il y avait Staline et le PC italien était le plus fort du monde occidental, à rester une démocratie où les règles électorales étaient respectées de façon très pointilleuse, l’Italie ne croit pas aux théories sur le rigging des élections par le régime post-communiste de Poutine.

 

La Chine, quant à elle, est très lointaine et l’Italie ; beaucoup plus lointaine que certains de ses « partenaires » européens tels l’Autriche, dont le gouvernement d’extrême droite n’a pas hésité, dès son accès au pouvoir, à remettre en discussion les frontières issues de la Première guerre mondiale, en concédant la nationalité autrichienne aux habitants du Haut Adige de langue allemande ou romanche. Et y a ajouté des vraies provocations, tels – lors des élections locales – la présence physique, sans invitation aucune, de son leader à des meetings de la SudTiroler Volkspartei, le parti de la minorité de langue allemande ; ce qui n’est pas sans embêter les dirigeant de cette formation, qui est très bien insérée dans le système politique italien, au pont d’être un allié de la Lega.

On ne peut donc pas être surpris si certains membres du gouvernement issu des élections du 4 Mars ont entrepris un dialogue avec Pékin sur la possible participation de l’Italie au programme chinois de « Route de la soie », pour lequel un accord devrait être bientôt signé avec le président chinois Xi Jinping. L’initiative a suscité des critiques dans la presse de l’establishment occidental, mais à Rome elle est considérée possible dans l’hypothèse – pas du tout invraisemblable – d’un dépassement des actuelles attitudes antichinoises des EE. UU, et d’un grand accord Washington-Pékin que Trump pourrait conclure d’ici un an, mettant termes aux affrontements verbaux et commerciaux, juste à temps pour les élections présidentielles de 2020.

La menace extérieure à laquelle Rome tend à prêter le plus d’attention est cependant celle qui vient de la région méditerranéenne où, même après l’effondrement du système soviétique, la désintégration de l’URSS, et l’explosion de la globalisation, l’on n’a jamais cessé de se battre et de s’entre-égorger. Ce qui surtout préoccupe l’opinion publique italienne sont donc les graves phénomènes de fragmentation politique qui se manifestent aujourd’hui aussi bien sur la côte nord (après la Yougoslavie, la Catalogne) que sur la rive sud de cette mer (la Libye) et, bien entendu, encore davantage du côté oriental (en Syrie et dans les pays qui l’entourent). Il va sans dire que cela vaut aussi pour l’instabilité qui semble revenir en Algérie, autre pays, avec la Libye, auquel la Péninsule est reliée par un important pipeline.

Beaucoup d’autres observateurs, notamment en Israël, en Égypte et bien sûr aux Etats-Unis, partagent cette vision de la gravité de la menace que les évènements en cours dans cette partie du monde font peser sur la paix globale. Il est donc fort possible que Rome développe un dialogue avec ces pays au lendemain des élections européennes, lorsque seront plus claires les perspectives de stabilité de la coalition qui gouverne à présent l’Italie.

En ce qui concerne les relations entre l’Italie et ses partenaires au sein de l’OTAN, il faut donc tenir compte des graves préoccupations suscités par la situation en Libye, où la déstabilisation du pays a été menée sans faire aucune attention à la stabilité après le régime de Kadhafi, et où les tentatives de Rome – notamment sous le gouvernement Renzi – d’obtenir une forte présence américaine n’ont pas abouti et ont même rencontré un refus explicite de la part de Trump.

Revue P & P – La majorité actuelle, au premier abord paradoxale, est-elle cohérente ? Quelles divergences peuvent apparaitre en son sein, notamment sur les questions européennes ? Peuvent-elles entrainer une rupture de cette majorité ?

 Giuseppe Sacco – Les désaccords et les conflits dans la majorité sont ininterrompus. Et il est normal qu’il soit ainsi, car la seule chose que ses deux composantes semblaient avoir en commun avant les élections du 4 Mars était le rejet de l’ancien establishment politique de la part des électeurs. Dans le discrédit à peu près total des oppositions, le débat sur tous les difficiles choix que l’Italie doit faire s’est donc déplacé à l’intérieur a coalition qui soutient le gouvernement.

Mais il y plus. Aux élections du 4 Mars, la composante « vote de protestation » était beaucoup plus importante chez le M5E que chez la Lega, car cette dernière – désormais présente à l’échelle nationale – était quand même issue d’un petit mouvement préexistant, la Ligue du Nord, autrefois allié de Berlusconi. A vocation séparatiste, cette force politique qui avec ses sections et ses militants était encore un parti di 20ème siècle, représentait des intérêts locaux des provinces de montagne de l’extrême nord-est de la Péninsule, aux économies liées à l’Allemagne et ayant – au moins ayant eu à ses débuts – des contacts régulier avec des banquiers bavarois.

Mais depuis l’arrivée à sa tête de de Salvini – qui manie avec grande habilité les nouveaux media –  cet ancien rassemblement de Ligues régionales a changé de nature et a perdu son caractère de force politique organisée avec des structures territoriales. Plus, peut-être que les 5 étoiles, qui sont pourtant organisés autour d’une plateforme internet, la Ligue est un fruit des temps nouveaux, où la distance et les espaces sont abolis, et le localisme perd de signification.

Le vieux parti qui rêvait l’indépendance de la Vallée du Pô a pratiquement disparu dans le brouillard. On l’appelle désormais simplement Lega, et surtout grâce à l’expansion dehors du Nord-Est originaire, son pourcentage dans l’électorat est passé de 4,1% (législatives de 2013) à 17 % (vote du 4 Mars 2018) et n’a cessé d’augmenter depuis,. Salvini, qui siège au Senat, est lui-même élu en Calabre. Et la tendance se poursuit, au point que fin Février 2019 les sondages – confirmés dans plusieurs élections régionales – donnent la Lega autour de 36 pour cent. Et même si sa croissance se fait partiellement aux frais des 5 Etoiles, dans l’ensemble le consensus populaire dont jouit la coalition gouvernementale a augmenté de presque dix point en une année.

En ce qui concerne les désaccords, il est aussi significatif que, jusqu’ici, un point de convergence entre les positions de la Lega et celle des 5 Etoiles ait toujours été trouvé ; et cela a même fait qu’une nouvelle et plus complexe dialectique s’est progressivement instauré dans la majorité. Le travail en commun avec le M5E, dont les élus représentent en majorité le Sud de la Péninsule, a favorisé l’évolution de la Lega vers des positions centristes, et l’isolement de la droite berlusconienne et du parti des Frères d’Italie, les ex-néo-fascistes. Les 5 Etoiles, de leur côté, ont aussi contribué à de cette renaissance du centre, car ils se sont réorganisés à l’intérieur, mis de côté l’extrémiste Grillo, en même temps obtenant si non gain de cause, quelques satisfactions significatives sur deux questions auxquelles ils ont toujours donné grande importance : une révision du projet de la nouvelle liaison à grande vitesse Turin-Lyon, et un sérieux coup de freins aux ambitions de certains régions à une plus grande autonomie.

Revue P & P – Pensez-vous qu’il soit possible que l’opinion italienne revienne à un sentiment plus favorable à l’Europe de Bruxelles ?

Giuseppe Sacco – C’est évidemment une question très difficile, et je ne voudrais pas faire confusion entre mon analyse et mes préférences personnelles. Mais je l’impression que l’opinion publique italienne se rende compte du fait que l’Italie toute seule aurait beaucoup de mal à trouver sa voie dans l’océan de la politique mondiale, et qu’elle ne voudrait que trouver une manière de vivre en harmonie avec ses voisins. Tous les sondages le montrent, par-delà la phase actuelle de déception et de rage. Mais les Italiens savent aussi très bien que les structures de pouvoir de l’Etat et de la société italienne sont trop faibles et corrompues pour qu’elle puisse se défendre contre l’agressivité d’autrui. Et à cela il faut ajouter qu’au gouvernail de la République il y a aujourd’hui deux forces avec peu d’expérience de gouvernement, ou aucune expérience du tout, surtout en ce qui concerne la diplomatie. La tentation du repli sur soi, de la priorité au nettoyage de la maison est donc très forte.

 

D’autre part, il est aussi évident que les orientations de l’opinion publique italienne dépendront largement de l’évolution future de l’Europe. Or, celle-ci est clairement confrontée au choix entre réformes et déclin, mais dépourvue d’une idée véritable sur comment s’auto-reformer. Il va de soi que, dans les prochains mois, dès la Péninsule l’on observera la conduite de Bruxelles et des autres partenaires, et on réagira de conséquence.

Par ailleurs, l’on s’inquiète beaucoup en Italie du fait que l’Europe est exposée à la menace non complètement irréaliste d’une guerre (au sens propre du mot) sur son territoire, notamment en Ukraine. Et l’on suit avec attention ce que fait Berlin sur ce front. Avec attention, ainsi qu’avec quelques craintes, car l’on n’a pas oublié le rôle qu’a eu Genscher, alors Ministre des Affaires étrangères allemand, dans la dissolution de la Yougoslavie – un voisin de l’Italie, dont l’unification a été largement inspiré par l’exemple du Risorgimento italien –, lorsqu’il a mis les partenaires européens devant un aut-aut aussi arrogant qu’intéressé sur la reconnaissance de la Slovénie séparatiste. L’on observe donc le comportement de l’Allemagne dans la quéstion russo-ukrainienne ; avec attention bien sûr, mais sans préjugés. Comme c’a par ailleurs été le cas lors de la crise libyenne et de ses interminables prolongements, lorsque l’Italie a beaucoup apprécié que Madame Merkel ait toujours refusé de se laisser impliquer.

Revue P& P – Pensez-vous que l’Italie ira jusqu’à casser la mécanique européenne, ou se contentera -t-elle de négocier des concessions compatibles avec situation économique, et de rester dans l’euro ?

 Giuseppe Sacco – Le pitoyable spectacle que donne depuis trois ans la Grande Bretagne avec la tragi-comédie du Brexit décourage évidemment toute idée de rupture brutale, d’autant plus que Londres à une tradition diplomatique et une habitude de protection farouche de ses intérêts que l’Italie ne possède pas. En plus, l’idée de « casser la mécanique européenne » ne se poserait pas, pour l’Italie, dans les mêmes termes dans lesquels elle s’est posée pour le Royaume Uni. Personne en Italie n’a jamais songé à sortir de l’UE, d’autant plus que personne ne s’imagine comme l’Italie toute seule pourrait s’en tirer dans le contexte global, fragilisé comme elle l’est par dix ans de crise mondiale. Tout au plus l’Italie pourrait songer à sortir de la monnaie unique. Mais, comme déjà dit, l’écrasante majorité des Italiens ne voudraient pas renoncer à l’Euro, au moins à l’état présent des choses.

Le problème n’est donc pas l’opinion publique italienne. Le problème est que toutes les études, notamment les plus récentes, montrent que l’Italie a énormément souffert au point de vue économique dès l’introduction de l’euro. Ce qui, par ailleurs, est arrivé à la France aussi, même si dans une mesure un peu moins grave. Le dilemme est dans le fait que l’économie de la Péninsule ne semble pas permettre – et n’avoir jamais permis – à l’Italie de faire partie du bloc monétaire de l’euro, mais qu’en même temps il est devenu clair qu’aujourd’hui les couts de la sortie risqueraient d’être intolérables.

A la décision d’entrer en faussant les cartes s’appliquent donc de façon dramatique les propos de Talleyrand : ce fut pire qu’un crime, ce fut une erreur. Une erreur destinée à produire ses effets néfastes année après année, une erreur dont les conséquences sont telles que l’Italie ne sait plus comment y mettre fin. A moins qu’elle ne trouve, avec ses partenaires, la formule d’un bond vers l’avenir de l’Union dans son ensemble, de même que, lorsque la déception la Confédération américaine était arrivée au point de provoquer des émeutes de rue au Massachussetts, les pères fondateurs, réunis à nouveau à Philadelphie, signèrent le 17 Septembre 1787, « pour former une Union plus parfaite », la Constitution fédérale des Etats Unis.

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